Bio Mapping en sociologie urbaine géographie

Dans les rues de Nottingham, Greenwich, Helsinki ou Sienne flânent des piétons étrangement appareillés. Ils tiennent tous dans leur main un petit boitier, un bio-mapper, qui calcule, en temps réel, et stocke deux types de données. Les variations de la température de leur peau, mesurées via des capteurs fixés à leurs doigts et reliés au boitier, variations qui expriment leur état mental au cours de leur promenade (le stress, l’excitation ou le calme …). Et les coordonnées GPS de leur parcours, que le boitier enregistre toutes les 4 secondes.

Ces piétons d’un genre nouveau ont tous participé à un des nombreux workshops « Bio Mapping », à base d’API géographiques et animé par Christian Nold, artiste-designer britannique à l’origine de ce projet. Ils ont une heure pour aller où bon leur semble dans la ville, équipés de leur bio-mapper. A leur retour les deux types de données, émotions et localisations, sont récupérées, mixées et réinjectées dans un outil de visualisation cartographique, qui dessine la carte émotionnelle de leur dérive urbaine.

Chaque participant réemprunte ensuite son chemin et revit son expérience à partir de cette carte projetée sur un écran. Son trajet dans la ville, retracé précisément grâce aux données GPS, est ponctué de zones de couleurs différentes correspondant chacune à un niveau d’excitation, du rouge pour l’intensité la plus haute au vert pour la plus basse. Un point rouge peut tout autant pointer vers une situation désagréable, comme la rencontre d’un chien menaçant, ou au contraire plaisante, comme la vue d’un bel immeuble. Les interprétations restent ouvertes, seul l’intéressé peut mettre des mots sur ses émotions capturées, et aussi sur la carte s’il le souhaite, ce que font nombre des participants.

La carte émotionnelle communautaire  – vieux rêve des géographes et sociologues urbanistes, voir : Manifeste pour une géographie sensible – qui résulte de l’agrégation de tous les parcours et de tous les commentaires, fait apparaître de nouvelles proximités socio-spatiales urbaines. On est sensible au même lieu, pas forcément au même moment ni pour les mêmes raisons. Les données restent ambigües. Des lieux à forte intensité émotionnelle apparaissent, certains pour des raisons évidentes (carrefour dangereux) d’autres plus obscures, que l’on peut tenter d’éclaircir avec les indications que les piétons ont laissées sur la carte.

Toutes ces données spatiales et sensorielles sont libres d’accès, téléchargeables gratuitement et formatées dans des standards ouverts qui en facilitent la réutilisation dans de nombreuses autres applications. Par exemple dans Google Earth , où l’on peut revisiter les parcours de tous les workshops Bio Mapping en cartes animées , affichés en détail sur les plans et images satellites de la ville où s’est déroulé l’atelier, avec une visualisation 3D des niveaux d’intensité émotionnelle du plus bel effet.

En explorant de nouvelles voies de production et de publication de nos données personnelles et physiologiques, Bio Mapping prend à contre-pied les logiques sécuritaires et médicales à l’œuvre aujourd’hui dans la surveillance et le contrôle des corps, pour promouvoir une autre stratégie dans laquelle les gens fabriqueraient et diffuseraient eux-mêmes leurs propres données biométriques, l’hypothèse de Christian Nold étant que nous, les gens, sommes les mieux placés pour en faire le meilleur usage. En revisitant ces émotions « re-localisées », les nôtres et celles des autres, nous accédons à de nouvelles formes de compréhension de nos relations à notre environnement urbain, à l’espace, aux lieux, aux citadins avec lesquels se tissent de nouvelles relations.

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